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J’écoute distraitement, sur un media underground, un professeur de sciences politiques et ancien membre du CSA parler de son activité au sein de cette institution. A un certain moment, il se met à parler de ses frustrations à ce poste, par exemple celle de n’avoir jamais pu faire office que de gendarme.
Comme j’avais récemment feuilleté vaguement le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem et que de toute façon ce réflexe intellectuel me caractérise depuis assez longtemps, mon esprit me glisse à l’idée : tout de même, c’est particulier, cette vision du travail : y voir quelque chose qui doit faire sens ! qui doit être harmonieux, intellectuellement bien pensé, humainement harmonisé pour correspondre aux mieux aux nobles desiderata de la personne qui l’exécute …
Ce sont les mêmes qui vous diront bien faire leur travail, en suggérant l’effort que ça leur coûte. Mais le véritable luxe n’est-il pas d’avoir un travail qu’on aime et auquel on ait envie de se donner ?
Classique, l’idée, c’est ce que Marx reproche à Hegel, en gros. Et c’était tout le débat du sujet de philo du bac 2007 : « que gagne-t-on à travailler ? » Sous entendu, vit-on pour travailler ou travaille-t-on pour vivre ? J’en ai d’ailleurs déjà parlé souvent sur ce blog.
A partir de maintenant, je vais m’éloigner de l’exemple, et vous allez comprendre cette longue genèse. Mais c’est amusant de raconter comment les idées vous viennent. A l’époque où ça pensait encore quelque chose entre mes deux oreilles, j’en aurais bien écrit des chapitres entiers et inauguré le genre littéraire de la « promenade », dont, quelques siècles après ma mort, les commentateurs de mes écrits auraient vu des textes annonciateurs dans les rêveries de Rousseau.
Et puis, donc, je me dis, ça ne lui ferait sûrement pas plaisir, à ce monsieur, si j’allais lui dire ce que je pense de son problème de frustrations. C’est un homme très aimable, et très conscient, je ne parle pas de lui en particulier, mais de nous tous. Il y a plein de choses que l’on pense, que l’on aimerait pouvoir dire, et qui ne font pas, mais alors pas du tout plaisir à x ou à y. L’orateur ici était fort civil. Mais imaginez-vous allez balancer quelques vérités bien senties à Ségolène Royal, à Thierry Ardisson, à Laurent Ruquier, à Marc Weitzmann, à Patrick Devedjian, j’arrête le lynchage, en forçant les intéressés à écouter jusqu’au bout et en public ce que vous avez à leur dire, formulé dans la langue la plus éclatante du monde.
Ils vous en feront une attaque sur le plateau, je vous dis. En direct. Car ce sont de très vilaines âmes que j’évoque là. Percluses de vices. Entourées d’imbéciles qui ne les voient pas. Et c’est pour ça que lesdites âmes supportent leur entourage.
Or être pour la liberté d’expression, c’est ça. C’est accepter d’imaginer, comme disait Jean-François Revel, un Pascal à qui on démontrerait par la a + b = c, non plus de la raison mais du cœur, que l’existence de Dieu est absolument exclue. C’est un tel effondrement du soubassement même de la pensée qui doit être amorti par l’esprit et l’homme qui sont en face de vous.
Une vertu, c’est toujours un courage, et le courage, c’est toujours une mort violente et volontaire. Autrement dit : si ça ne fait pas mal, ça n’est sans doute pas une vertu. L’opinion démocratique contemporaine s’arroge en permanence des prétendues vertus, qui n’en ont que le nom et en ignorent la nature. Vertus en parole surtout, mais surtout vertus faciles, même dans leur acte supposé. Ainsi, en particulier, de la tolérance et de l’amour de la liberté. Quel petit con, de nos jours, n’oserait pas nous ressortir la phrase usée jusqu’à la corde de Voltaire, suivant laquelle il serait prêt à se battre pour que les opinions contraires aux siennes puissent être exprimées ?
Voltaire parle plus de la dignité de la conscience pensante que de la concurrence des intelligences, mais peu importe, au fond, ici. Ce que je dis, c’est ceci : pesez, pesez, lecteur, ce que c’est qu’être libéral. Pesez ce que coûte la liberté.
Au nom de quoi ce sacrifice ? Pourquoi ne pas vivre dans sa chaude erreur réconfortante. Quelle justification à une telle vertu pouvez-vous donner ? Eh bien, au-delà, de l’histoire de Voltaire, l’amour de la vérité, tout simplement. Voulons-nous la vérité ? Ainsi fut, mal, posée, la question d’une dissertation de philosophie du temps de ma khâgne. C’est une vraie question. Je ne suis plus dans la culture, mais nous trouverions sûrement quelques formules grecques ou latines pour dire que la vérité est âpre ou que sais-je, qu’elle a la sale gueule de ce feuj de Socrate, etc. Donne un cheval à celui qui dit la vérité, dit un proverbe afghan (merci Barab, faites pas attention, les autres). Il en aura besoin pour s’enfuir. Car la vérité est comme une blessure, elle fait mal, ça gratte et ça pique, au mieux, et personne n’aime souffrir, par définition.
Etre pour la liberté de l’esprit c’est renoncer à son petit confort intellectuel, comme on dit si bien, pour accepter, intellectuellement, de « vivre dangereusement », comme dirait Nietzsche. La vie recommande le plus souvent de vivre en nous servant de nos fictions, et le dossier de nos convictions ne peut pas être réinstruit à chaque instant, encore une vérité que j’ai souvent envie de balancer à la gueule de quelques profs de philo subventionnés qui conférencent all day long à la Sorbonne. Il n’empêche que penser est un pouvoir qui ne se délègue pas et qu’écouter l’appel de la pensée fait de nous des hommes.
Accepter le risque de la liberté, par amour pour la vérité. C’est accepter de perdre sa place éventuelle de leader d’opinion, c’est se rappeler qu’on n’a dû l’être que provisoirement, temporairement, sans confondre la peau et la chemise, et qu’un autre que nous, plus fort, plus actuel, doit nous y succéder.
C’est le dernier point auquel j’en étais arrivé quand j’ai décidé de prendre la peine de noter tout ça, pour changer un peu d’activité cérébrale après les trois jours de teuf électorale à l’EM. C’est qu’on voit bien par là le point commun entre le libéralisme de la pensée et de l’expression d’une part, et le libéralisme dans le domaine de l’activité économique d’autre part. d’où, au passage, j’ai parlé dans mon titre de la liberté en général, alors qu’il n’a été jusqu’ici question que de la liberté de pensée.
Le libéralisme économique consiste à penser que la concurrence, par opposition au monopole, est un facteur d’éclosion du meilleur. Que c’est la piqûre des compétiteurs qui vous fera donner le meilleur de vous-mêmes. Le but est l’éclosion du meilleur, mais celui-ci est mouvant. Aux postes de pouvoir, depuis que le monde est monde, je n’ai jamais vu de mandats aussi courts que ceux des dirigeants du monde libéral, à quelque fonction de direction que ce soit. Or ce meilleur, c’est peut-être vous demain, ce n’est peut-être plus vous après-demain. Etre libéral, c’est accepter d’être détrôné de votre supériorité par un autre, pour la raison qu’il sert mieux que vous l’intérêt général, en l’occurrence en produisant un bien qui satisfait plus le marché que vous. Telle est l’idée. C’est pareil en politique d’ailleurs : comme le disait merveilleusement bien Dominique Strauss-Kahn, « être démocrate, c’est accepter d’être minoritaire. »
Aimer la liberté, c’est se donner les moyens du meilleur, en faisant passer la destinée collective devant les intérêts individuels. Aimer la liberté, c’est aimer la vérité et la justice.
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